L’escalier de mémoire 1988

L’escalier de mémoire – 1988

Collection des témoignages des Polonais engagés dans le mouvement clandestin du syndicat ”Solidarność”. (Au Musée National de Cracovie.)

Les artistes ont coulé les objets obtenus dans la résine transparente. Les textes qui les accompagnaient et qui constituaient une partie intégrante de l’œuvre ont été imprimés sur le plexiglass. L’ensemble contient 44 briques. Nous en présentons ici quelques-unes.

« La terre porte en elle la mémoire de tous les processus qui s’y sont déroulés. La mémoire des forêts sauvages qui y ont poussé et d’une feuille tombée à un moment donné. La mémoire d’incendie et de semence, qui sur ses cendres faisait renaître une nouvelle vie. Creusant progressivement les fonds de la terre, nous pouvons découvrir les traces de ces anciens incidents. La découverte de leur sens peut-elle nous indiquer le dessein poursuivi ? Est-ce possible, quand il existe des centaines de milliers de traces, chacune différente ? Elle est riche de faits, l’histoire d’une plante, depuis la conception du germe dans la graine jusqu’à la mort de la fleur et la naissance de ce nouveau fruit. De ces événements dépend la suite de la vie. La mémoire des événements vécus est donnée pour éviter la destinée aveugle. Nous voudrions rassembler les traces symboliques d’histoire ancrées dans la mémoire des gens et les placer dans un ensemble appelé Escalier de mémoire – Ces escaliers, avec l’accroissement de l’ensemble, pénétreront la terre.»

 

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Czerwona chustka 72

Nous marchons nous courons, marchons, courons de nouveau. C’est une manifestation du 1er Mai, en 1982, sur la voie rapide le long de la Vistule. La foule, la police montée, les unités spéciales.

Un hélicoptère nous survole. Les manifestants occupent les deux chaussées. Ils crient: ”Solidarność!”,  ”A bas le régime!” Sur la bande de séparation, une femme d’un certain âge effectue une sorte de danse au-dessus d’un petit trou creusé dans la terre herbeuse … A la main, elle tient un chiffon rouge. Elle le déchire en morceaux qu’elle laisse ensuite tomber dans le trou. ”En 1956, j’ai eu la foi… plus tard, j’ai renvoyé ma carte du Parti!” Les deux chaussées se vident. Du côté de la rue Mostowa, des détachements spéciaux arrivent par la voie rapide. La femme piétine les morceaux de chiffon rouge. Les policiers l’entraînent à l’intérieur de leur camionnette. Il n’y a plus que le trou, partiellement remblayé, des bouts de chiffon rouge en dépassent. La voie rapide se remplit de monde. Les gens marchent sur la large bande de gazon, leurs pieds comblent le trou. Nous en tirons un bout de chiffon.

Varsovie, septembre 1988, Joanna et Mateusz Wyrwich

 

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Schody Ogrodzinska 72

J’ai été réveillée par un cri d’homme. Ample et clair, il coupait net le silence de la cité endormie. J’ai couru à la fenêtre. Dans l’immeuble en face, un homme se tenait debout sur un balcon. – Je m’appelle Andrzej Celinski, criait-il. – La police est en train de forcer ma porte. Téléphonez à … Il a plusieurs fois répété le numéro. J’ai couru en bas, poussée par le naïf espoir de pouvoir aider Andrzej, prévenir les amis les plus proches. C’était le 13 décembre 1981. – Ce numéro de téléphone, je ne l’ai pas oublié. La brique contient celui d’Andrzej. Car c’est lui qui est devenu, pour moi, le symbole de cette nuit-là (nuit du cout d’Etat en Pologne).

Varsovie, septembre 1988, Teresa Ogrodzinska, critique de théâtre.

 

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Waldek Pernach 72

Papa, les gars m’ont tapé dessus! – Papa, ils veulent m’enrôler aux Jeunesses communistes. Zbyszek s’est déjà inscrit, contre l’avis de son père. – Je ne sais pas nager, Maman m’interdit d’aller avec les potes au bord de la Vistule.

Papa, je n’ai pas de cavalière à emmener au bal des bacheliers. – Maman ne cesse de me dire qu’au travail il faut être fiable et discipliné. – Le directeur veut que je m’inscrive au parti, j’aurai un poste de cadre. – Ton copain de la Résistance ”Zbyszek” bosse dans notre boîte, il est inscrit, il est secrétaire adjoint.

Père, ils ont viré ma femme pour ”délit de mauvaises origines”, un si bon ingénieur et qui s’investissait tellement dans son travail.

Papa, mon Michal te ressemble de plus en plus, surtout à la photo du temps de ton service; Ania me ressemble et à Maryla aussi.

Père, aujourd’hui, j’ai été relâché après 8 mois de prison. Ils m’ont interné le 17 décembre ; c’est aussi un 17 décembre que tu as été tué. Mon beau-père a renvoyé sa carte, après 62 ans d’appartenance.

Père, on continue à se battre, même si mes enfants jugent que c’est vous, et non pas nous, qui avez mené ce combat. À chaque moment particulier de ma vie, j’avais besoin d’avoir mon père. Mon besoin de m’adresser à lui venait de mes souvenirs. Coulée dans la brique, une photo me représente avec mon père, transpercée par une balle.
Il était soldat de l’Armée de l’intérieur, torturé par les Allemands et abattu lors d’une tentative de fuite, à l’occasion d’un transfert pour interrogatoire, le 17 décembre 1943.

Varsovie, septembre 1988, Waldemar Pernach

 

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J.Sloma-Slominski 72

Avant que ma chair, vieillie et morte, ne s’unisse à la Terre Nourricière, avant qu’elle n’en devienne une particule élémentaire, je te donne cette photographie qui est pour moi une trace des premiers pas de la mort, pour garder la mémoire de l’immaturité, la mémoire du processus de formation. Mémoire de la non-existence. – C’est la seule photo étant restée près de moi, du temps de la coexistence, de la co-vie et de la co-création dans le cercle des personnes réunies autour du Repassage, jusqu’au moment de la transmettre à la collection de l’Escalier de Mémoire, elle a été la seule trace matérielle de ces jours-là. La boule de cheveux enlevée de ma tête est une trace du temps qui dure … village de Kawka, septembre 1988, Jerzy Słoma – Słomiński, faiseur de tambours

 

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Edyta Rot 72

La maison, le buffet Mirow, le piano à queue (cadeau d’un cousin fortuné), des objets, des sons … il n’en reste qu’un souvenir. Quand je pense à cet appartement, rempli de rires jour et nuit, la joie me revient. Nous avons été nombreux à rire, dans cet appartement de deux pièces : mes parents, ma fratrie de cinq frères et soeurs et quatre jeunes apprentis de mon père. Notre peu de moyens n’empêchait pas les rires – là-bas, à Lvov, dans l’immeuble au coin des rues Rzeznicka et Jagiellonska, là-bas au milieu de nos voisins, aussi pauvres que nous-mêmes, des Juifs polonais. Eh bien … il n’en reste rien, sauf peut-être le logo de la marque Wedel, la fabrique du chocolat, toujours en service et dessiné de la main de notre pêre, artiste calligraphe Chaim Karol Grünfeld. – Varsovie, octobre 1981, Edyta Rot, employée de bureau.

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Emil Cieslar 72

 

 

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Ordnung muss sein. L’ordre doit régner. L’ordre le plus important élimine ceux moins importants, moins essentiels: il les méprise. En se limitant à ses propres impératifs, il s’avilit. L’ordre se manifeste dans la nature, dans les choses, parmi les humains … Découvrons-le, connaissons-le, respectons-le. Cet ordre-là, il n’a pas à régner, il existe. Émile CieÊlar, émigré, fils de Silésien et d’Alsacienne. Français – car né en 1931 à Rougemont-le-Château. Polonais – depuis 1935, suite au retour de son pêre en Pologne. Allemand – depuis 1939, en tant que fils de soldat allemand. Polonais – depuis 1947, ayant choisi de revenir en Pologne. Français et Polonais depuis 1978, suite à son départ pour la France et à sa décision d’y rester. Emile Cieslar, Septembre 1988, en Allemagne, en route de France vers la Pologne.

 

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B Rzemieniewski 72

Tout à l’heure encore, elle faisait partie de moi-même. A présent, elle n’est plus qu’une des traces que je laisse. Je ne me suis pas fait à cette absence. Je veux toujours vouloir la toucher : comme celui à qui on a amputé un membre, je crois toujours l’avoir. Pourtant, je n’en ai plus besoin. Tous les rôles qui étaient les siens, elle les a joués jusqu’au bout. Dans mon adolescence, elle me conférait du sérieux. A l’université, elle attestait ma qualité d’étudiant. En 1980 et 1981, elle symbolisait la liberté fraîchement découverte, la grosse goulée d’air. Après décembre, la nécessité de durer: il était important de la conserver jusqu’au bout, jusqu’aux élections libres. Dans mes fascinations pour l’Orient, elle a été mon acte de solidarité avec les moines de la Petcherska Lavra, chassés et fusillés. Quand je découvrais un monde qui n’est plus, elle me rendait à ces bourgs de Galicie orientale, si changés par l’autre totalitarisme. Tout ce dont elle a été un symbole, est resté en moi, à l’intérieur. Je n’ai donc plus besoin qu’elle me réconforte. Elle n’a plus d’utilité. Elle n’est plus qu’une trace, un souvenir de toutes ces fascinations qu’elle symbolisait mais qui avaient une existence indépendante. Varsovie, septembre 1988, Boleslaw Rzemieniewski, historien

 

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